Le média des décideurs

Newsletter

31.01.24

Xavier Cazard : la conversation au service du lien social

        Ancien professionnel de la communication, Xavier Cazard a lancé en 2021 la maison de la Conversation dans le 18 ème arrondissement de Paris. Alors que notre société est menacée par le repli sur soi, ce tiers-lieu promeut la rencontre, le partage. Rencontre.

Quelle est la genèse de la maison de la Conversation ? 

J’ai longtemps travaillé dans l’univers du journalisme puis de la communication en gardant à l’esprit le sens originel du terme “communiquer” : mettre en commun. Quoi de mieux que la conversation pour créer du commun entre les individus ? 

En m’intéressant à l’habitat partagé, j’ai acquis la certitude que la conversation pouvait s’inscrire dans un territoire pour recréer du lien, du vivre ensemble, entre les citoyens, les institutions et les entreprises. À cet égard, le tiers-lieu m’est apparu comme la solution idéale. J’ai alors suivi le Campus des tiers-lieu pour comprendre le pilotage de ces dispositifs à impact social.

Nous nous sommes lancés durant la crise sanitaire. D’un côté, on était quasi fermé au public, un comble pour un tiers-lieu. De l’autre, c’était un moment d’intense questionnement individuel et collectif sur l’importance du lien et la connexion à l’autre. 

Quelle différence faites-vous entre une conversation et une discussion ?

Dans une conversation, le sujet s’invite de lui-même. L’échange est libre. Il s’agit avant tout de créer un rythme et une résonance avec l’autre. Une discussion a une dimension plus utilitaire, didactique qui peut être parasitée par le désir d’avoir raison, là où la conversation s’inscrit davantage dans la construction d’un lien intersubjectif. 

Selon moi, le prérequis de toute conversation digne de ce nom c’est de partir du postulat que l’on va apprendre de l’autre et qu’il va apprendre de nous. Dans une bonne conversation, tantôt on s’exprime, tantôt on écoute.

Quelle est la singularité de ce tiers-lieu ?

Nous sommes implantés porte de Montmartre, dans un quartier prioritaire, pauvre et enclavé comme beaucoup de territoires du Nord de Paris dans un immeuble récent de la RIVP qui héberge également radio Nova. Notre ambition est d’en faire un lieu de rencontre pour une jeunesse créative et dynamique qui cherche des espaces d’expression gratuits et sans étiquette pour croiser d’autres composantes de la société française. Nous sommes la place du village ou la MJC d’aujourd’hui. 

Nous avons avons trois grandes propositions : faire vivre l’expérience de la conversation à travers un programmation culturelle co-conçue avec des partenaires associatifs, donner les clés des pratiques sociales, les soft skills et faire entendre la voix des quartiers à travers des projets financés par la Région Ile-de-France et la Ville de Paris. Nous avons également ouvert un restaurant d’intégration par le travail et une salle d’expression de soi financée par adidas. Elle est aujourd’hui un haut lieu du Hip Hop et un outil magnifique pour briser la glace ! Depuis son ouverture, en septembre 2021, la maison de le Conversation a programmé 600 événements, reçu 25 000 visiteurs et accueilli 350 entreprises.

Comment assurez-vous votre financement ? 

Nous sommes un projet d’entrepreneuriat social autofinancé grâce à trois sources de revenus : des événements responsables où se pratique l’intelligence collective pour des organisations comme la SNCF, la MAIF ou le ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires. Des missions d’expérimentation, d’accompagnement et de formation et, enfin, du sponsoring. Notre programmation 2024 – JO oblige – est consacrée au sport qui fait du lien notamment pour favoriser la pratique sportive féminine. 

Quelle est votre position face à la dégradation du débat public ?

L’individualisme et les écrans renforcent l’évitement, la peur de l’autre et développent la culture du clash. Cet isolement intellectuel, causé en grande partie par les bulles de filtres dans lesquelles nous enferment des algorithmes, entraîne une polarisation des points de vue et une radicalisation des échanges. 

La maison de la Conversation met à la disposition de nos concitoyens un lieu au sein duquel il est possible de débattre sans se battre. C’est un lieu qui, je tiens à la rappeler, n’est pas réservé aux habitants du quartier. 

Cet espace permet de renouveler les imaginaires, de dépasser ses préjugés et surtout d’apprendre à être créatif, à faire avec l’autre. Dans le droit fil de l’ouvrage de Pablo Servigne et Gauthier Chappelle intitulé « L’entraide : l’autre loi de la jungle », je suis convaincu que la coopération constitue la principale force de l’être humain. 

Pour cultiver cet esprit d’ouverture, nous défendons une programmation en phase avec les préoccupations de la jeunesse : questions de genre, écologie, discrimination, emploi, etc. 

Envisagez-vous de faire essaimer la maison de la Conversation dans d’autres quartiers ?

Selon moi, la maison de la Conversation peut exister partout. Seulement, pour en dupliquer le modèle, il est nécessaire d’avoir un impact sur le territoire sur lequel nous nous implantons. Concrètement, il faut établir une connexion forte avec les habitants de ce territoire ainsi qu’avec les divers acteurs qui y interviennent. Autrement dit, notre effort porte sur la mobilisation des publics et ce lien de confiance s’établit dans la durée.

Lors de notre arrivée, j’ai contacté Éric Lejoindre, maire du 18 ème arrondissement. Il m’a assuré de son soutien en nous demandant d’accueillir des jeunes étudiants du quartier qui n’avaient pas de lieux pour réviser. Aujourd’hui encore, ces jeunes sont toujours à nos côtés. C’est cet ancrage profond et durable qui donne à la maison de la Conversation tout son sens.  

Si nous devions essaimer, nous souhaiterions également conserver notre singularité fondée en grande partie sur une programmation qui permet à chacun d’être acteur de la conversation.

Autres articles

Amel Kefif : « Il est essentiel d’encourager les jeunes filles à poursuivre des carrières scientifiques »

Dans une société où la parité hommes-femmes reste un objectif à atteindre dans les filières scientifiques, techniques, technologiques et d’ingénierie, des associations telles qu’Elles bougent (association loi de 1901 créée en 2005) jouent un rôle essentiel. Rencontre avec Amel Kefif, directrice générale, qui nous éclaire sur les missions et les actions de cette organisation, dont chaque action représente un pas de plus vers un avenir plus inclusif.

Lire l'article

« Nous vivons un moment unique de convergence des syndicats agricoles »

Professeur, auteur et expert en stratégies agricoles, Xavier Hollandts enseigne à KEDGE Business School à Bordeaux. Il s’intéresse l’adaptation des stratégies et des trajectoires mises en place par les agriculteurs pour développer leurs exploitations dans le contexte actuel. Face à la crise agricole qui secoue la France, il décrypte les enjeux de ses différents acteurs et esquisse les visages possibles de l’agriculture de demain.

Lire l'article

Virginie Ehrlacher : « Ouvrons grandes les portes des maths aux femmes »

Les derniers résultats de l’enquête PISA révèlent une baisse historique du niveau en mathématiques des élèves âgés de 15 ans en France. Virginie Ehrlacher, chercheuse au laboratoire Cermics de l’École des Ponts Paris Tech et membre de l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (INRIA), partage son éclairage sur ce phénomène. L’experte met en lumière les défis et les initiatives visant à susciter l’intérêt des jeunes, notamment des filles, pour cette discipline.

Lire l'article