Le média des décideurs

14.11.22

 « Dans les campagnes en déclin, le recours à l’État social est difficilement assumé » 

       Les jeunes des territoires ruraux en déclin, tel est le sujet d’études de Benoît Coquard, sociologue à institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) et auteur de l’ouvrage Ceux qui restent (La Découverte, 2019). Qui sont ces femmes et ces hommes qui, par attachement à un certain mode de vie, font la part belle à l’amitié et au travail, accordent une importance particulière à l’entretien d’une « bonne réputation » et continuent de vivre dans ces territoires en recul démographique et économique ? À partir d’une enquête de terrain de plusieurs années dans la région Grand-Est, Benoît Coquard nous livre une photographie de ces populations. À rebours des idées reçues.

Vous travaillez sur la France rurale, est-il possible de la définir ? N’est-ce pas la représentation d’une mosaïque de situations ?

Bien sûr, la France rurale n’est pas uniforme, ce qui est d’ailleurs très visible lorsque nous sillonnons l’Hexagone. Mais en tant que sociologue, j’essaye de dégager des généralités. Pour définir les campagnes en déclin, qui constituent mon terrain d’observation, j’oppose les territoires en perte démographique et en déclin économique aux campagnes sous l’influence des métropoles, très attractives depuis plusieurs décennies, qui proposent des emplois liés à l’économie urbaine, au tertiaire, à l’économie d’aujourd’hui. Si nous cartographions la France, les campagnes en déclin correspondent notamment à la France du Nord jusqu’aux frontières du Grand Est. C’est l’ancienne France industrielle productive qui fut très prospère en même temps que l’industrie française et qui a décliné avec elle. Les campagnes attractives se situent majoritairement dans l’Ouest et le Sud de la France, là où les prix de l’immobilier bondissent. Là aussi, où le citadin projette depuis longtemps déjà son désir de campagne.

Le déclin de ces régions est-il le fait d’une disparition des services publics ?

Ce n’est pas la cause profonde du déclin, qui comme nous le disions est lié à l’économie mondiale et aux bouleversements de l’industrie. La dégradation des services publics est donc plutôt une conséquence aggravante. Et pour être précis, il faut noter que l’Etat n’a pas disparu de ces territoires et qu’il s’est, comme on dit, redéployé, en déléguant beaucoup aux collectivités territoriales. Ses services sont présents, mais sous d’autres formes. Par ailleurs, les difficultés d’accès aux services ne sont pas spécifiques aux campagnes en déclin. Nous faisons par exemple face aux mêmes problématiques de déserts médicaux en Seine-Saint-Denis. Ces problèmes d’accès sont plutôt caractéristiques des zones défavorisées. Cela relève également d’un problème d’attractivité : les campagnes en déclin n’attirent pas les médecins qui craignent parfois d’être isolés en tant que professionnels de sante, et qui par ailleurs sont souvent (ce qui ne veut pas dire toujours…) issus de familles aisées, avec des goûts qui correspondent à la manière dont ils ont été socialisés : offre culturelle urbaine, aéroport à proximité… On remarque également dans ces régions, un turn over important des hauts fonctionnaires ou l’absence d’entrepreneurs, effrayés à l’idée d’injecter de l’argent dans une région qui ne tient qu’à un fil, où la main d’œuvre manque et est vieillissante. Bref, ce n’est pas simplement une question de service public, même si tout cela se tient.

Vous notez également un paradoxe : pour ces habitants, le recours à l’État social est difficilement assumé.

Plus les régions sont dépourvues d’emploi, plus elles vont dépendre de l’État social. Les familles monoparentales sont plus nombreuses (quand l’emploi est plus précaire, les séparations sont plus fréquentes par exemple), et le recours à l’État social devient plus important. Or, on se rend compte que beaucoup de ces populations ne sollicitent pas les aides car elles ne souhaitent pas être associées aux personnes qui les demandent. La figure du chômeur, ou de l’assisté comme disent les gens, est stigmatisante. Donc oui, il y a un manque de service public mais la présence de l’État social est parfois difficilement assumée.

Qui sont ces invisibles ?

Je ne suis pas à l’aise avec ce terme qui ne désigne jamais les mêmes groupes. Au gré du temps, ce sont les minorités sexuelles, les personnes d’origine étrangère, ou encore les ruraux… Pour moi, c’est avant tout un terme politique, notamment repris par Marine Le Pen avec le concept de ”la France des oubliés” pour opposer la France des banlieues à celles des campagnes. Je ne définis pas les habitants des campagnes en déclin selon leur visibilité car cela leur importe peu ; ce qu’ils désirent, c’est la reconnaissance de leur entourage et de ceux qui comptent pour eux, et pas forcément devenir des objets médiatiques.

Quelle perception les jeunes ruraux ont-ils de la société qui les entoure ? Par qui se sentent-ils représentés ? 

Les jeunes ruraux ne se définissent pas en premier lieu comme tels. Ce n’est pas un groupe politique ni une catégorie du débat public. Néanmoins, en les interrogeant, on entend ce discours récurrent : « il n’y a personne comme nous ». Au sein du paysage politique, dans la manière d’être, de s’exprimer, de s’opposer, ils ne se sentent pas représentés. C’est assez commun à la jeunesse en général, à leur classe d’âge mais aussi à leur classe sociale.

Si nous réalisons une sociologie des politiques et des élus, et ce même s’il y a eu des inflexions lors des dernières législatives, on observe qu’il y a peu de jeunes élus au profil typique de la ruralité en déclin, c’est-à-dire qui habitent loin des grandes villes, qui sont peu diplômés et issus des catégories les moins aisées. Ainsi, si les jeunes ruraux se sentent représentés, cela signifie qu’ils placent leur représentation dans une figure qui ne leur ressemble pas. Ce qui constitue d’ailleurs tout l’enjeu de la politique : réussir à ce que les gens se sentent représentés par vous alors que vous n’avez pas les mêmes expériences de vie ni le même quotidien.

Au-delà des représentants, les décisions prises dans le champ politique et les débats ne concernent pas directement leur vie quotidienne. Lors du mandat présidentiel de François Hollande, je me souviens que la désindustrialisation frappait de plein fouet les régions sur lesquelles j’enquêtais mais que ces sujets n’étaient pas mis à l’agenda politique.

«  Les jeunes ruraux ne se définissent pas en premier lieu comme tels. Ce n’est pas un groupe politique ni une catégorie du débat public. Néanmoins, en les interrogeant, on entend ce discours récurrent : « il n’y a personne comme nous ». »

Comment expliquez-vous aux dernières élections un vote majoritaire pour Marine Le Pen ? Est-ce que les habitants des campagnes en déclin se sentent représentés par le Rassemblement National ? 

En tout cas, ils lui donnent leur vote de façon très massive. Ces campagnes  désindustrialisées sont un ancrage pour le Front National depuis l’élection de 1995, lors de la percée déjà très significative de Le Pen père. Elles se sont converties à l’extrême droite d’autant plus facilement qu’historiquement, elles étaient de droite. Dans ces espaces, ce sont les discours d’extrême droite qui permettent de se mettre à distance des populations perçues comme assistées, appelées localement les cas sociaux. Cette parole-là s’appuie sur un effet de lieu, comme dirait Bourdieu. Lorsque tout le monde pense ainsi, dans un espace où tout le monde se connaît et où chacun s’attache à avoir « bonne réputation », il faut être conformiste. Il est assez coûteux de s’opposer à ce positionnement politique et celui-ci se renforce ainsi d’autant plus.  

De plus en plus de citadins décident de s’installer dans les campagnes. Comment ces nouvelles populations vont cohabiter avec les populations existantes ?  

C’est une question essentielle aujourd’hui ! Beaucoup d’enquêtes s’engagent sur ce sujet et cela va être très intéressant à étudier. Pour l’instant, si ces populations sont attendues depuis longtemps -cette figure du parisien avec de l’argent qui veut racheter une vieille maison – elles ne sont pas encore arrivées significativement sur les territoires sur lesquels je travaille. Mais à terme, les campagnes en déclin vont attirer, elles aussi, de nouvelles catégories de populations, des jeunes diplômés adhérant à des nouveaux modèles de vie par exemple, ce qui créera davantage de mixité sociale dans les espaces ruraux populaires. Si je n’imagine pas des changements forts dans les sociabilités, cela aura un impact sur le style de vie légitime, avec la remise en cause des pratiques et usages du territoire, de la forêt, je pense notamment à pratique de la chasse que j’étudie par ailleurs Des pratiques très peu contestées sur ces territoires mais qui le seront potentiellement par les néoruraux. 

Et pour reprendre le titre de votre ouvrage, ceux qui restent, qu’est-ce qui pousse les jeunes ruraux à rester ?  

C’est un titre que j’avais pensé pour sa double signification : ceux qui restent vivre là où ils sont et ceux qui persistent dans leur être, à rebours des modèles dominants, d’accomplissement de soi dans la vie d’adulte tels qu’on les propose aujourd’hui.  
C’est-à-dire des modèles qui nécessiteraient d’effectuer des études supérieures, d’être très mobile. Ceux qui restent, restent là où on les connaît et aussi, ils restent tels qu’ils sont. Du fait de leurs études courtes, ils sont adaptés au marché du travail local et rencontreraient des difficultés à s’exporter sur un marché du travail urbain. Ils auraient tout à perdre, notamment la reconnaissance sociale en tant qu’ouvrier, artisan. Prenez un ouvrier qui œuvre en ville sur la rénovation de la façade d’un monument haussmannien, travaille en intérim, prend le RER matin et soir, et celui qui fait le même métier en espace rural, retape une vieille maison du centre bourg, ce dernier aura beaucoup plus de reconnaissance et sera perçu notamment comme un bon travailleur. Il faut avoir en tête qu’il s’agit ici d’un contremodèle relatif, toutes les normes dominantes à l’échelon national ne s’appliquent pas partout de la même manière. Il existe des configurations locales spécifiques. 

Autres articles

Chantal Jouanno « Greffière de la parole publique »

Depuis 2018 à la tête de la Commission nationale du débat public (CNDP), Chantal Jouanno a exercé une multitude de responsabilités, notamment politiques, en tant que Secrétaire d’État chargée de l’écologie et ministre des Sports sous Nicolas Sarkozy. Elle a également exercé les mandats de sénatrice et de conseillère régionale. Ancienne championne de Karaté, son combat actuel à la tête de la CNDP concerne les projets ayant un impact sur l’environnement afin d’assurer la bonne information et la participation du public.

Lire l'article

Lucile Schmid : « L’écologie est la capacité de penser une démocratie des savoirs à l’ensemble des échelles »

Élue locale socialiste puis écologiste en Ile -de- France, candidate aux élections européennes de 2019 sur la liste Urgence écologie, Lucile Schmid est cofondatrice du think tank La Fabrique écologique. Elle s’y occupe plus particulièrement des relations avec le monde académique. Membre de longue date de la rédaction de la revue Esprit, elle a été coprésidente de la fondation verte européenne (Green european Foundation) avec laquelle elle travaille régulièrement. Elle est l’auteure de plusieurs essais portant sur les élites publiques, les enjeux écologiques. Pour A priori(s) Lucile Schmid revient sur l’enjeu du débat écologique en France.

Lire l'article