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07.02.24

« Nous vivons un moment unique de convergence des syndicats agricoles »

       Professeur, auteur et expert en stratégies agricoles, Xavier Hollandts enseigne à KEDGE Business School à Bordeaux. Il s’intéresse l’adaptation des stratégies et des trajectoires mises en place par les agriculteurs pour développer leurs exploitations dans le contexte actuel. Face à la crise agricole qui secoue la France, il décrypte les enjeux de ses différents acteurs et esquisse les visages possibles de l’agriculture de demain.

Des tracteurs aux portes de Paris, les syndicats sur le front…la crise agricole actuelle vous étonne-t-elle ? 

Non, la crise ne m’étonne pas du tout, elle était en gestation depuis bien longtemps. Avant de parler de la crise actuelle, on devrait d’ailleurs parler des crises au pluriel, des crises latentes depuis des années : avec le démantèlement des quotas européens, l’agriculture est en souffrance depuis plus de vingt ans. Elle se heurte aussi à des impasses, comme on peut le voir à ses difficultés pour sortir du glyphosate ou pour adopter une trajectoire plus durable. On peut donc dire que l’agriculture est en crise continue depuis près de deux décennies.  

« Avant de parler de la crise actuelle, on devrait d’ailleurs parler des crises au pluriel, des crises latentes depuis des années : avec le démantèlement des quotas européens, l'agriculture est en souffrance depuis plus de vingt ans. »  

Ce qui est remarquable en revanche, c’est de constater à quel point la conjoncture est aujourd’hui particulière propice à l’expression de cette crise et lui donne l’ampleur qu’elle a prise aujourd’hui. Aux causes externes que l’on connait (le revenu des agriculteurs, la problématique du libre-échange, la lourdeur administrative pour n’en citer que trois) s’ajoutent des causes internes et circonstancielles, avec au premier plan le renouvellement dans les chambres d’agriculture. C’est un grand enjeu politique pour les syndicats, qui ne manquent pas l’occasion de générer de l’attention médiatique comme on a pu le voir avec les actions coup de poing de la Coordination Rurale dans le Lot-et-Garonne. Chaque syndicat essaie de réaliser une démonstration de force afin de prouver son utilité pour les paysans, sa capacité de coordination et de mobilisation. Un autre facteur majeur bien sûr, c’est le changement de gouvernement, face auquel les syndicats doivent se positionner. Enfin le salon de l’agriculture à la fin du mois renforce la portée de leurs prises de paroles : cet évènement mobilise les Français (615 000 personnes en 2023) et constitue un vrai temps fort du monde agricole chaque année. Les agriculteurs ont donc tout intérêt à saisir le moment pour se faire entendre.  

Quelle est la position des différents syndicats, et quelles sont leurs revendications communes ? 

Pour comprendre la position des syndicats, il faut comprendre la diversité du monde agricole. Le terme agriculteur peut se référer aussi bien au paysan au sens traditionnel du terme, souvent à la tête d’une exploitation familiale implantée dans son terroir, qu’au grand céréalier qui réalise parfois jusqu’à 80% de son activité en dehors de la France. Des situations et donc des intérêts variés, qui font qu’on ne peut pas adresser les agriculteurs comme une seule et même entité. Cela induit des visions très différentes du futur de l’agriculture et des stratégies de développement à adopter.   

On peut cependant les diviser en trois grands mouvements, représentés par trois syndicats en particulier : la FNSEA, syndicat productiviste qui concentre presque deux tiers des agriculteurs et encourage l’agrandissement des fermes, favorisant nettement l’agro-industrie ; la Coordination Rurale, syndicat conservateur qui rassemble quant à lui quasiment un tiers des exploitants et érige en modèle l’exploitation familiale traditionnelle ; et la Confédération Paysanne qui représente une plus petite part (20,04%  des voix aux élections professionnelles 2019) mais se démarque par son orientation à gauche:  elle soutient notamment exclusivement les mesures environnementales et le bio.   

Dans ce contexte, vous comprendrez que la convergence actuelle de l’ensemble des syndicats est un moment rare, qui fait toute la spécificité de cette crise. Ils sont accordés sur trois grandes causes principales :  

  • la question de la rémunération, qui est primordiale : il faut réaliser qu’aujourd’hui 25 à 30% des chefs d’exploitation agricoles sont en dessous du seuil de la pauvreté et touchent le RSA ;  
  • les conditions de production, avec le nécessaire examen des « clauses-miroir », ces clauses qui doivent garantir une certaine réciprocité et un niveau d’exigence similaire dans les échanges entre pays européens, évitant ainsi un nivellement par le bas et ce que les agriculteurs dénoncent comme de la concurrence déloyale  ;  
  • la dénonciation de l’orientation française du Green Deal (à l’exception de la Confédération paysanne) qui signe le recul d’une politique agricole européenne commune, donnant prise par ces exigences à géographie variable à une concurrence intra-européenne.  

« Aujourd'hui 25 à 30% des chefs d'exploitation agricoles sont en dessous du seuil de la pauvreté et touchent le RSA »

Que pensez-vous des mesures annoncées par le gouvernement ? Sont-elles suffisantes pour régler la crise ?  

Les mesures annoncées ne régleront pas les problèmes de fond et certaines semblent déjà vouées à l’échec. Le renforcement par exemple de la loi Egalim, qui doit assurer des revenus décents aux agriculteurs, en sanctuarisant le prix de la matière première, parait difficilement réalisable : les grands industriels ne s’y conforment pas et passent plus temps à essayer de contourner la loi qu’à la respecter à l’exception près de quelques bons joueurs…  Cette loi se heurte également depuis sa création en 2018 à une difficulté de taille, la détermination du coût moyen, censé identifier le moment où une production devient rentable. Il est cependant quasiment impossible à fixer quand on considère la diversité des exploitations et de leurs conditions de production. Ainsi pour le même coût moyen un producteur de lait en zone montagneuse ne sera pas rentable comparé à un producteur de lait sur plaine, à moins de transformer son produit et de faire du fromage. 

Quel futur est alors possible pour l’agriculture française au sein de l’UE ? Peut-on concilier les besoins du monde agricole avec les ambitions européennes et environnementales ?

Nous avons des choix forts à faire pour sortir de ce lent déclin. Il faut d’abord engager des politiques agricoles qui tiennent compte du fait que l’agriculture n’est pas une industrie comme les autres, qu’elle est soumise à beaucoup d’instabilité et instaurer des filets de sécurité. En amont, il faut également trancher un débat latent : celui de la diversité ou de la spécialisation de notre modèle agricole.

La spécialisation nous permettrait d’être compétitif à l’échelle européenne voire mondiale, de la même manière que la Nouvelle-Zélande, devenue le premier producteur mondial de lait… Cela entérinerait la disparition des exploitations familiales, tendance que l’on constate déjà avec les départs en retraite sans relève (on compte 400 000 exploitations familiales en France en 2024, avec 200 000 départs en retraite prévu dans les prochaines années, à horizon 2026) et le rachat des terres par des super-fermes. Le sociologue François Purseigle désigne cette évolution de manière parlante comme « le passage de la ferme à la firme (agricole) ». Le désavantage serait que nous perdrions en autonomie alimentaire et conjointement en maitrise sur la qualité des denrées que nous consommons. Par ailleurs il ne faut pas oublier que le travail des agriculteurs est aujourd’hui essentiel à l’entretien des paysages français tels que nous les connaissons.

« Pour nous orienter dans ces futurs possibles, le choix du consommateur sera déterminant. »

Le choix de la diversité nous permettrait au contraire de conserver une plus grande autonomie alimentaire, de préserver nos territoires, tout en continuant à assurer une haute qualité de production avec le respect de normes élevées. Resterait à régler la question de l’équilibre dans les filières agricoles, face à l’échec d’Egalim.

Pour nous orienter dans ces futurs possibles, le choix du consommateur sera déterminant. Nous l’avons vu avec le succès d’initiatives comme « C’est qui le patron », ou avec la création de marques directement par les agriculteurs, comme Cant’Avey’Lot ou Montlait pour la filière du lait. En informant le consommateur sur l’équité d’une marque et la part versée aux producteurs, il est possible de sortir de la passivité, à la fois pour le client final et pour les agriculteurs, qui s’impliquent alors sur toute la chaîne alimentaire.

Pensez-vous justement que les Français soutiennent le mouvement, et qu’ils sont prêts à s’investir ?

Oui, il y a un vrai attachement en France à notre terroir et à nos racines agricoles. On le voit notamment à la patience dont la population a fait preuve face au blocage, et à travers le succès des initiatives paysannes citées plus haut. Si l’inflation a fragilisé le bio, cela n’empêche pas le soutien du consommateur à hauteur de ses moyens. L’opinion peut basculer bien sûr, en cas de destruction et de violence, mais les syndicats sont justement soucieux d’exprimer leurs revendications de manière propre et respectueuses. Il reste de l’espoir pour notre agriculture traditionnelle et nos paysages.

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