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24.08.22

Gaspard Koenig « Les français ont un vrai appétit de discussion politique, de débat »

       « Frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui », Gaspard Koenig, philosophe et essayiste a sillonné la France lors de l’été 2020, afin d’aller à la rencontre des Français. De ce périple est né le livre Notre vagabonde liberté : à cheval sur les traces de Montaigne (2021, Éditions de l’observatoire). À l’initiative du mouvement politique Simple lors de la dernière élection présidentielle, Gaspard Koenig a fait de la réduction des normes son cheval de bataille pour réinstaurer justice sociale, démocratie et liberté. La rédaction d’À priori(s) l’a rencontré pour échanger sur la crise de la représentation que notre démocratie éprouve.

Quel est le grand enseignement de votre voyage à travers la France ? 

Ce périple à cheval m’a donné l’occasion unique de côtoyer au plus près les Français. J’étais vagabond. Dans les années 50, celui qui faisait du vagabondage était une sorte de psychanalyste ambulant. Accueilli, il écoutait les habitants lui raconter leurs histoires. C’est ce qui s’est produit, mes hôtes se livraient spontanément et cette prise de pouls ne peut être que bénéfique à la compréhension de la société.

Cela m’a aussi conforté dans mon engagement historique. En effet, la problématique administrative et normative est souvent revenue durant ces échanges. La question est connue théoriquement depuis Paris, mais sur le terrain, cela engendre des drames et des frustrations. Les responsables politiques n’ont pas pris la mesure de la gravité de cette sur-administration et sur-normativité.  

Or, cela explique en grande partie le rejet de l’Etat de droit et des institutions. Les Français observent des structures centrales qui votent des lois vétilleuses. En revanche, ils n’ont plus confiance en la capacité du gouvernement à gérer la question sanitaire ou géopolitique par exemple affectant le contrat social et la confiance en l’Etat de droit. C’est très grave !

« Les Français n’ont plus confiance en la capacité du gouvernement à gérer la question sanitaire ou géopolitique, affectant le contrat social et la confiance en l’Etat de droit. C’est très grave ! »

Lors des élections législatives, les médias ont largement insisté sur l’abstention. Les Français vous ont-ils semblés désintéressés de la politique ?

Je crois que les Français ont peu d’intérêt pour ce qu’il se passe au sein du gouvernement. En revanche, ils ont un vrai appétit de discussion politique, de débat, d’idéologie.

J’ai été marqué par la profondeur de leur réflexion politique, leurs histoires politiques personnelles sont complexes et réfléchies. Nombre d’entre eux ont pris le temps de m’expliquer leur cheminement de pensée. En trente ans , leur vote a changé, et ce pour des raisons précises. Certains ne votent plus. Finalement, on dirait presque que chacun est devenu son propre micro-parti. Micro-parti qui ne se retrouve plus, ou mal, dans le paysage politique actuel.

D’un autre côté, paradoxalement, un million de Français sont investis dans une association : c’est un chiffre absolument colossal qui témoigne de l’intérêt des Français pour la chose publique ou leur prochain. C’est pourquoi je pense que l’abstention s’explique avant tout du fait d’un problème institutionnel et n’est pas liée à un problème d’engagement citoyen. Anne Nivat pose la même question après avoir voyagé dans les profondeurs du territoire et écrit le livre La France de face : comment l’engagement au quotidien peut être reflété par des structures plus représentatives ou nationales ?

Quels messages les Français ont-ils envoyés avec les dernières élections ?

Je suis enchanté de ces résultats car les Français ont justement décidé de mettre en exergue le problème institutionnel du pays. C’est une attitude très réfléchie. Emmanuel Macron a poussé à l’extrême la logique gaulliste des institutions de 1962 – plus que celles de 1958 – avec une incarnation totale de la souveraineté. Le message est clair désormais : les Français souhaitent re-parlementariser la Cinquième République.

Ils veulent être représentés au Parlement dans la diversité de leurs opinions. Peu importe le désordre que cela crée au Parlement.  N’est-il pas là pour ça ? Sans ces résultats législatifs, j’aurais été très inquiet pour la gouvernabilité du pays. Si Macron avait obtenu les pleins pouvoirs en ayant 10 % des inscrits qui votent pour lui, il y aurait aussitôt eu une agitation sociale forte.

Certains pensent que le pays n’est pas gouvernable. Au contraire, il l’est devenu. Chaque courant de pensée fort a désormais un groupe de parlementaires à qui se référer. Dans le cadre de nos institutions actuelles, c’est un progrès et j’espère qu’il permettra de redonner un sens aux partis politiques.

Qu’entendez-vous par là ?

Je milite pour qu’il y ait des partis – c’est la raison pour laquelle j’en ai créé un. Les partis permettent de nourrir une réflexion doctrinale et politique. Je l’ai constaté lors de mon voyage, non sans une certaine surprise. C’est d’ailleurs ce que soutenait Pierre Mendès-France, dans son livre Pour la République moderne écrit en 1962, contre le gaullisme, contre les institutions et pour la réhabilitation des partis. Un concept qu’il avait nommé la démocratie généralisée : l’implication des citoyens au sein des partis et dans les formations politiques pour construire des doctrines.

À dessein, la République en marche a refusé de construire une doctrine et une structure territoriale. La macronie, c’est l’acmé de l’incarnation. Les partis au contraire servent à proposer un système de représentation du monde, dans lequel on se reconnait ou pas.

Je me réjouis donc de la situation, on sort enfin du consensus utilitariste dans lequel nous étions plongés depuis vingt ans. Pensant que c’était la fin de la politique, les projets sont devenus consensuels, pragmatiques. J’ai toujours dénoncé cela. D’abord parce que l’utilitarisme est une vision politique à laquelle on peut ne pas adhérer. Ensuite, le pragmatisme définit les moyens, et non la fin. Or quelle est la fin politique ? C’est le sujet de la vie en commun : comment délibère-t-on, comment prend-on des décisions collectives, etc.

Pensez-vous que ce Parlement un peu renouvelé est suffisant pour les réengager dans la politique ?

Je pense que ce Parlement va dans le bon sens. Les débats au sein de l’Assemblée nationale seront un peu plus riches que ce que l’on a pu connaître.

Pour moi, il y a deux priorités :

1/ Abolir l’élection du Président de la République au suffrage universel direct. C’est le référendum de 1962 qui a déséquilibré tout le système. Il faut revenir au texte de la Constitution de 1958. À mon sens, le suffrage universel direct est le nœud, même si c’est difficile à admettre. Lorsque l’on relit Aron, Revel ou Mitterrand qui dénoncent le présidentialisme, ils remettent en cause les institutions mais jamais le suffrage universel direct. Je pense pourtant qu’il peut être préjudiciable de basculer toute la légitimité sur un seul homme.

2/ Instaurer une véritable démocratie directe au niveau local.

Cela suppose deux réformes : 

– Redonner d’abord des compétences aux différentes collectivités. Mon think-tank – Génération Libre- propose le concept de la subsidiarité ascendante. Le plus petit échelon doit pouvoir auto-définir les compétences qu’il veut assumer. Cela implique d’avoir les responsabilités, y compris fiscales avec des constructions de gouvernance territoriales différenciées en fonction des territoires.

-Instaurer ensuite la possibilité d’avoir des référendums contraignants. Si les citoyens arrivent à se réunir au-delà d’un certain seuil, une délibération est effectuée et le résultat a ensuite force de loi. La possibilité pour l’exécutif local de provoquer la tenue d’un référendum existe depuis le début des années 2000. Pourtant, en vingt ans, il y a eu 18 référendums locaux : c’est ridicule. Évidemment, un exécutif n’a jamais intérêt à se dessaisir de son pouvoir pour le donner aux citoyens…

«  C’est en donnant de l’autonomie et de la responsabilité que les citoyens deviennent rationnels »

Dans le prolongement de cette réflexion, pensez-vous qu’il soit possible d’éduquer à la citoyenneté ?

Je pense que l’éducation à la citoyenneté doit se faire sur le terrain, et non au niveau national à travers l’éducation civique.  À mon sens, la raison vient du pouvoir. C’est en donnant de l’autonomie et de la responsabilité que les citoyens deviennent rationnels.

J’ai la même réflexion pour la légalisation du cannabis, les prisons ou le revenu universel. Le principe est identique : en donnant un espace de responsabilité cadré, un comportement intelligent se produit.  En synthèse, je pense indispensable, au niveau local, de « créer des espaces de libéralisation qui produisent de la rationalité ».  Au niveau national, il faut revenir à un régime parlementaire. Nous en prenons doucement la voie…

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