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08.06.22

Jean-Louis Benoît : « La montée de l’abstention correspond à une usure démocratique »

       Pourquoi l’abstention gagne-t-elle du terrain d’élections en élections ? Quelles sont les racines de la défiance envers le politique ? Comment rétablir la confiance entre les gouvernants et nos concitoyens ? Éclairage avec Jean-Louis Benoît, philosophe. Grand spécialiste de Tocqueville, il est notamment l’auteur d’un Dictionnaire de Tocqueville (éd. Nuvis), d’une biographie consacrée à ce penseur politique de premier plan (Perrin/Tempus) et d’un Tocqueville Moraliste (Champion).

Une abstention croissante mine notre système politique. De quoi est-elle le nom ? 

Les dirigeants politiques sont aujourd’hui confrontés à une perte de confiance des citoyens qui se traduit par une forte abstention lors des différentes élections.

Les électeurs ne se rendent plus aux urnes lorsqu’ils ont le sentiment que tout est déjà joué, en outre, la multiplicité des « affaires » décourage les citoyens qui n’ont plus confiance dans l’authenticité du discours des dirigeants politiques. Ils ne croient plus aux promesses. En moins de deux ans, le pouvoir fait l’objet d’un désaveu et se trouve, d’une certaine façon, délégitimé.

La montée de l’abstention correspond également à une usure démocratique. De nombreux électeurs ne se sentent plus représentés en raison de la scission entre le peuple et les élites qui repose sur des ruptures géographiques : Paris/province, petites villes / métropoles, mais également sur une fracture numérique, générationnelle, morale et culturelle. Nous n’avons plus seulement affaire à deux France mais à de multiples entités hétérogènes. 

S’ajoute à cela la distorsion considérable de la représentation politique, le ratio entre le nombre de voix obtenues par le parti au pouvoir ou bien des précédents partis de gouvernement, et celui recueilli par les partis d’opposition. Mentionnons également la non-représentativité sociologique, politique et économique du Sénat. Les citoyens ne se sentent plus représentés, ils le sont d’autant moins que les décisions prises leur échappent. Tous ces éléments peuvent donner naissance à des mouvements de révolte comme celui des Gilets jaunes. 

Comment analysez-vous le rejet des élites politiques ? Quelle en est la genèse ?

Les grandes écoles les plus prestigieuses représentent une caste que le sociologue Michel Crozier, membre du cabinet Chaban-Delmas, a été le premier, en 1970, à mettre en évidence dans ses analyses de la « société bloquée ». Ces élites détiennent de fait tous les pouvoirs politiques et économiques qui font d’elles une classe-caste qui a bien le sentiment d’appartenir à une humanité différente.  Ceci est analysé très finement par Bourdieu, dans La Distinction, l’un des livres de sociologie les plus importants du XXe siècle.

Dans le second tome de la Démocratie en Amérique – 1840 -Tocqueville rappelle que « Mme de Sévigné ne concevait pas clairement ce que c’était que de souffrir quand on n’était pas gentilhomme. » Elle avait conscience de ne pas appartenir à la même humanité que les bourgeois et le petit peuple révolté de Rennes qui s’était soulevé devant l’instauration d’un nouvel impôt, elle goûtait donc comme un spectacle les penderies de ces mutins, et l’écartèlement du violoneux – qui emmenait le cortège – lui était un – « rafraîchissement » -. 

La révolte des Gilets jaunes a bien des points communs avec celle des bonnets rouges bretons et les élites ne comprennent pas et/ou n’admettent pas le pourquoi de ces révoltes de citoyens qui se sentent marginalisés, sans existence politique réelle. Les Gilets jaunes ont l’impression d’être ailleurs, d’appartenir à une autre France.  

« S’ils savaient à Paris… Ce que la France d’en haut ne voit plus », écrivait déjà Daniel Carton en 2005…

Les Gilets jaunes demandaient, notamment, une démocratie plus directe. Le vote est-il devenu un pis-aller ?

Le vote est devenu un pis-aller dans la mesure où il n’y a pas grand-chose de commun entre la profession de foi du candidat affichée lors de la campagne et les décisions qu’il sera amené à prendre. 

De plus, bon nombre de citoyens partagent le sentiment que le vote de l’élu sera le résultat des pressions du groupe politique, des lobbies défendant le nucléaire, l’industrie agroalimentaire, etc. Or l’électeur attend un retour sur investissement, il attend que les promesses soient tenues…

Dans quelle mesure le référendum pourrait-il contribuer à rétablir la confiance ?

Il faut réinventer le référendum en lui redonnant sa véritable valeur. Surtout, il faut tenir compte de la volonté populaire. Et pour cause : le résultat de certains référendums n’a pas été suivi d’effet. Songeons notamment au référendum sur la Constitution de l’Union européenne.  

Outre ce nécessaire respect de la volonté populaire, il convient de renforcer la pratique des référendums au niveau local. Autrement dit, à propos de sujets qui sont susceptibles de parler aux citoyens. Ainsi, ils se sentiraient davantage liés au monde politique. Car pour que la démocratie fonctionne, il est indispensable que les citoyens soient impliqués dans la vie de la cité. Tocqueville insistait déjà sur la nécessité d’avoir des « citoyens actifs » et notamment sur l’importance des associations car la démocratie doit également partir de la base !

Ces deux dernières années ont été marquées par la pandémie. Le mouvement antivax est-il le symptôme d’une montée en puissance de l’individualisme ? Est-ce une forme de tyrannie des minorités ? 

Le mouvement antivax est bien l’une des marques de la montée de l’individualisme et peut-être d’une forme d’irresponsabilité, même si certains de ses adeptes considèrent être, eux, les plus responsables. Mais c’est également, voire surtout, un réflexe de défense devant la force du Tout-État ; une réaction devant une forme de despotisme démocratique – « l’État n’a qu’à » – annoncée et dénoncée par Tocqueville.  Le portrait qu’il dresse de « l’homme démocratique » ressemble trait pour trait au citoyen d’aujourd’hui, retranché dans son individualisme mais participant également à ces rassemblements de foule ou de groupes passionnés, parfois, qui rappellent des images de sinistre mémoire. Le texte de Tocqueville évoque naturellement pour nous, aujourd’hui, le portrait du Dernier homme du prologue de Zarathoustra de Nietzsche.  Tocqueville affirme son droit, et le droit universel à la désobéissance : « Quand donc je refuse d’obéir à une loi injuste, je ne dénie point le droit à la majorité de me commander ; j’en appelle seulement de la souveraineté du peuple à la souveraineté du genre humain ». 

Cette tyrannie des minorités qui rappelle l’intolérance d’un Savonarole dans Le bûcher des Vanités est insupportable. Toutefois, elle est d’abord le résultat de la faiblesse des démocraties et de leurs gouvernants qui sont responsables en premier lieu de ce qui se passe : les scandales, la corruption, les trahisons, la médiocrité, les passe-droits. Tocqueville dénonçait la tyrannie de la majorité aux États-Unis, appelée à se déployer dans les démocraties modernes pour constituer ce despotisme « doux », en fait très dur et contraignant, qui nous enserre notre vie durant, de la vie intra-utérine au tombeau. 

Depuis quelques années les expressions « démocrature » et « démocratie illibérale » font florès. Quel regard portez-vous sur ces régimes situés au confluent de la démocratie et de l’autoritarisme ? 

La réflexion sur ces régimes est déjà présente chez Tocqueville. Il montre clairement comment un pays peut passer de la démocratie au despotisme assez aisément. Pour Tocqueville, le despotisme est une dérive naturelle, un avatar de la démocratie. Selon lui, la montée de la démocratie est inéluctable ; mais elle est un régime exigeant qui comme la République chez Montesquieu, exige de la vertu. Comme l’écrit justement James T. Schleifer : « Tocqueville était bien conscient que la volonté du peuple pouvait très bien s’arranger du despotisme. Pour lui, la démocratie inclinait toujours plus facilement vers la tyrannie que vers la liberté ».

Tocqueville explique qu’au lendemain de son élection, Louis-Napoléon Bonaparte, avait déjà l’intention de renverser la République dont il était devenu le président, et normalement, le garant. Le peuple se tourne quasi naturellement vers un général victorieux ou en appelle volontiers à un homme à poigne ; comme dans la fable, les grenouilles lassées de l’état démocratique demandent un roi qui se remue… 
L’autocrate, le despote, utilise toutes les formes de démagogie qui tirent leur force de la fatigue démocratique. Le peuple se tourne vers « un homme fort » dont il imagine qu’il va répondre aux angoisses collectives et le despotisme s’installe en bénéficiant d’un large consensus populaire. En ce sens, le terme démocrature correspond bien aux régimes de type dictatorial qui s’appuient sur un vote populaire. 

«  N’oublions jamais que la démocratie est un régime politique fragile. Pour qu’elle ne se transforme pas en despotisme, il faut donner toute leur place aux corps intermédiaires, garantir la liberté de la presse, l’indépendance de la justice, favoriser tout ce qui permet l’existence de citoyens actifs… Toutes ces conditions sont absolument nécessaires sans être suffisantes, on le sait !  »

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