Le média des décideurs

Newsletter

Rechercher
Fermer ce champ de recherche.
Rechercher
Fermer ce champ de recherche.
05.09.23

Jacques Rivoal : “notre mission et notre raison d’être, c’est d’organiser des grands moments d’émotion collective”

       Ancien président du groupe Volkswagen France, Jacques Rivoal est aujourd’hui président du Groupement d’intérêt public en charge de l’organisation de la Coupe du monde de rugby 2023 en France. Alors que la compétition débutera dans quelques jours, le 8 septembre 2023, nous avons pu échanger avec lui sur la gestion et l’organisation d’un événement d’une telle ampleur. Rencontre.

De l’annonce de la sélection de la France pour l’organisation de la Coupe du monde de rugby 2023 à la cérémonie d’ouverture, quelles sont les grandes étapes de l’organisation d’un tel événement ?

La France a gagné le droit d’organiser cette Coupe du Monde en 2017 et l’événement se terminera le 28 octobre 2023 : cela représente une période de préparation d’environ 6 ans.

La première étape, c’est le dossier de candidature. À ce sujet, la France est partie de loin ! En effet, deux autres candidats (l’Irlande et l’Afrique du Sud) avaient déjà engagé leurs dossiers depuis un certain temps. C’est le président de la Fédération Française de Rugby de l’époque qui a finalement décidé de candidater : pour lui, l’organisation d’un tel événement constituait une réelle opportunité pour notre pays. Ainsi, nous avons rattrapé notre retard en quelques mois. Et, surtout, nous avons réussi à convaincre : car le choix d’une candidature, c’est une élection. L’organisation du rugby mondial et les fédérations – au prorata de leur nombre de licenciés – votent pour le dossier qui leur semble le plus convaincant. La France a donc remporté le grand privilège d’organiser cette compétition en 2017.

Ensuite, il a fallu créer un comité. A l’époque, l’équipe était très restreinte 2 ,3 personnes avec  des consultants : le comité d’organisation a ensuite pris la forme juridique d’ un GIP : Groupement d’Intérêt Public. J’ai été nommé à la présidence de ce comité d’organisation et de son Conseil d’administration.

La préparation s’étale ensuite sur plusieurs années, de 2017 à 2023. Ce comité d’organisation, c’est en fait une entreprise, avec un budget, des dépenses, des recettes. Au début, il y avait 2 ou 3 personnes. Aujourd’hui, nous sommes plus de 300. Et nous serons jusqu’à 350 lors de l’événement ! En comptant les prestataires, les partenaires, les volontaires et les apprentis, on atteint même les 17 000 personnes. Nous sommes donc passés de 0 à 17 000 personnes en 6 ans ! La particularité de cette entreprise, c’est qu’elle est éphémère.

Ainsi, en termes de management et de pilotage, on ne se stabilise jamais. Nous sommes toujours en train de préparer l’étape d’après. Au début, c’est une opération commando : nous devions soumettre notre dossier puis remporter la victoire. Puis il y a plusieurs phases impliqanit la mise en place d’une structure et la prise en compte de grands choix stratégiques.  Enfin, début juillet, nous avons vécu une dernière phase : le basculement vers l’opérationnel et la déconcentration de l’événement, puisque celui-ci se déroule dans 10 villes et 9 stades. Nos 9 directeurs de site  sont à partir de maintenant et pendant toute la Coupe du monde les “patrons” de l’événement. Nous leur transférons la responsabilité opérationnelle à partir d’un cahier des charges normé – nous n’organisons pas 48 matchs différents !

«  Ainsi, en termes de management et de pilotage, on ne se stabilise jamais. Nous sommes toujours en train de préparer l'étape d'après. »

Qu’entendez-vous par “cahier des charges normé” ?

Il existe une marque « Rugby World Cup 2023 » incluant des standards de prestations que l’on doit respecter. Tout est normé, standardisé. Il a donc fallu que nous écrivions nos politiques fonctionnelles pour un certain nombre de domaines : la billetterie, l’hospitalité, l’accueil des VIP, l’accueil des journalistes, des équipes, des spectateurs… C’est un travail de procédures : il faut dans un premier temps définir les politiques et les règlements, puis les transmettre aux “patrons” de site, qui doivent les appliquer. Bien qu’il puisse y avoir des particularités locales, une certaine cohérence doit malgré tout être respectée.

En termes de management, cette partie du travail est complexe à mettre en musique, à coordonner. Ainsi, en juillet-août, nous avons organisé ce que nous appelons des « table tops » : nous simulons un match à blanc. En reproduisant un événement de manière fictive, nous pouvons évaluer si les procédures et les politiques sont bien comprises et gérées par tous.

Après cette ultime étape, ce sera le grand jour ! À partir du 8 septembre, nous délivrerons la compétition.

« Nous estimons une augmentation de 20 % des licenciés à la suite de cet événement, ce qui implique d’avoir davantage d’éducateurs et d’infrastructures. »

Que se passe-t-il après ce mois et demi de compétition ?

Après la compétition survient l’avant-dernière phase : celle de la dissolution. Enfin, en tout dernier lieu se dresse la phase d’héritage. Car le GIP a des dépenses et des recettes, et les profits générés par l’événement seront redistribués au rugby français et à son développement. Le seul actionnaire à rémunérer en quelque sorte  c’est le développement du rugby francais ,c’est  une mission bien sympathique  !

Nous avons essayé de travailler sur ce sujet très en amont et d’y associer toutes les parties prenantes : la Fédération Française de Rugby (pour le rugby amateur), la Ligue Nationale de Rugby (pour le rugby professionnel), toutes les collectivités territoriales qui nous accompagnent, les 10 villes ou métropoles hôtes, les 8 régions et 9 départements qui sont derrière l’événement, etc. Chacune de ces parties prenantes sera impliquée dans la redistribution de l’héritage, autour de deux grands thèmes : l’équipement et la formation. Nous estimons une augmentation de 20 % des licenciés à la suite de cet événement, ce qui implique d’avoir davantage d’éducateurs et d’infrastructures.

Nous avons créé un centre de formation des apprentis, qui compte aujourd’hui 1400 jeunes qui sont salariés et en apprentissage. La moitié de leur temps est consacrée à l’apprentissage académique tandis que le reste du temps est dédié à l’apprentissage pratique au sein d’un club de rugby. Nous allons justement tenter de pérenniser un certain nombre de ces emplois pour aider les clubs de rugby à se développer, à se professionnaliser et à accueillir l’afflux de licenciés attendu post-événement.

En 2007, lorsque la France avait organisé la Coupe du monde, cette phase d’héritage avait été insuffisamment préparée. Il y avait effectivement eu un afflux de licenciés, mais en “one shot”. Deux ans après la motié était repartie, pour la simple et bonne raison que nous n’avions pas investi préalablement dans les infrastructures, l’équipement, la formation, les éducateurs.

Quels sont les défis à relever lorsque l’on organise un événement mondial de cette nature ?

La caractéristique majeure de cet événement, c’est son nombre considérable de parties prenantes. Dans une entreprise, si je simplifie, nous faisons face à des salariés, des actionnaires et des clients. Chez nous, il y a tout cela, mais il y a aussi des spectateurs, une maison mère (World Rugby, la fédération propriétaire de l’événement), plusieurs membres fondateurs, l’Etat, la Fédération française de rugby, les collectivités territoriales, les sponsors, les partenaires économiques… Cela fait beaucoup de monde à gérer ! D’autant que chacun possède des cultures d’entreprise, de prises de décision et d’intérêt par rapport à l’événement qui sont parfois différentes les unes des autres. Le challenge, c’est donc d’arriver à mobiliser tout le monde et de les aligner pour œuvrer dans la même direction en faveur de l’événement. Et nous y sommes parvenus !

Comment la Coupe du monde de rugby 2023 va-t-elle se singulariser par rapport à ce qui a été fait lors des événements précédents ?

Tout d’abord, il y a l’aspect économique : on considère que l’événement génèrera environ 2 milliards d’euros de retombées économiques, directes ou indirectes. 17 000 emplois seront créés ou sauvegardés. 600 000 visiteurs étrangers viendront assister à un, deux ou trois matchs de leur équipe respective. Ces derniers resteront en moyenne deux semaines et dépenseront environ 300 € par jour en hôtel et en restaurant. Ainsi, pour le développement économique du pays, cette Coupe du monde est un très bel investissement. Les retombées touristiques seront massives !

Il est à noter que ces chiffres sont assez “traditionnels”, semblables à ceux des autres Coupes du monde. La nouveauté, c’est que pour la première fois, nous avons porté une attention toute particulière à l’empreinte sociétale de cette Coupe. Nous ne sommes pas là uniquement pour organiser 48 matchs et accueillir des compétitions. Nous ne sommes pas là uniquement pour organiser une grande fête populaire. Nous sommes là aussi pour laisser une empreinte sociétale.

Dans la plupart des villes hôtes, un “marché du rugby” où seront promus l’économie locale, la gastronomie et les produits régionaux se tiendra. Ainsi,  dans chacune des villes hôtes seront proposés un sandwich basé sur une spécialité locale propre à chaque ville, ainsi que des menus qui auront été validés par 23 grands chefs français. C’est un élément fort de notre ADN. Nous ne voulons pas promouvoir des produits standardisés mais soutenir l’économie durable et circulaire et une alimentation saine et locale Concernant la formation, l’emploi et l’éducation, comme déjà mentionné, nous avons ce beau projet de centre de formation des apprentis. Nous avons d’ores et déjà identifié des budgets pour pérenniser un  certain nombre de ces emplois sur les 1 400 actuels.

Par ailleurs, nous avons créé le fonds de dotation « Rugby au Coeur », pour soutenir les projets portés par les clubs sur des sujets d’éducation, de handicap santé et de lutte contre les discriminations. À ce sujet, nous sommes très investis dans la lutte contre les discriminations. Nous allons organiser pour la première fois la Coupe internationale de rugby fauteuil. Avec cette compétition, nous souhaitons mettre en avant le fait que le rugby peut aider à intégrer dans la société les gens en situation de handicap. Par ailleurs, nous organisons aussi un congrès sur les luttes contre l’homophobie, pour démontrer que le rugby a des valeurs d’inclusion fortes.

Enfin, et c’est notre plus gros sujet, nous avons également un projet environnemental. Le plus grand défi, pour un grand événement sportif, c’est l’accueil des visiteurs étrangers. Comme vous pouvez l’imaginer, les 600 000 personnes attendues viennent beaucoup en avion… avec un rejet de CO2 important. On s’est demandé ce que l’on pouvait faire pour améliorer notre bilan carbone.

Tout d’abord, nous avons calculé exactement les tonnes de CO₂ rejetées par ces 600 000 personnes, avec l’aide de l’association Terres d’aventures calcul validé par l’ADEME : elles s’élèvent à 350 000. Nous avons réfléchi à la manière dont nous pouvions les absorber et ainsi neutraliser notre bilan carbone. Nous nous sommes fixé un budget pour atteindre cet objectif, mais celui-ci ne couvre pas encore la totalité des tonnes de CO₂ concernées. Je suis en train de mobiliser toutes nos parties prenantes pour qu’elles nous rejoignent dans ce combat. Tout dépendra de leur implication, leur générosité et leur solidarité. À mon sens, ce serait un beau récit de se dire que ce n’est pas nous, simple comité, qui avons agi pour la protection de l’environnement : c’est tous ensemble, avec nos parties prenantes. Je précise que nous voulons faire de l’absorption carbone, c’est-à-dire de l’investissement dans des puits de carbone (précisément des mangroves)  et pas de la compensation carbone. Mais nous proposons aussi à nos partenaires de rajouter à leurs propres projets écologiques une tranche liée à la Coupe du Monde. Pour finir sur ce sujet, nous avons aussi travaillé sur le recyclage et la gestion des déchets lors de la compétition. Nous avons signé un accord avec la Fédération des banques alimentaires pour redistribuer les excédents alimentaires de nos prestations de restauration à des gens dans le besoin.

Comment la Coupe du monde de rugby 2023 va-t-elle se singulariser par rapport à ce qui a été fait lors des événements précédents ?

Nous avons sondé les Français sur ce que la Coupe du Monde de Rugby représentait pour eux. Deux mots sont ressortis : la fête et la fraternité. Nous en avons fait notre fil rouge : nous voulons célébrer toutes les fraternités. C’est un slogan puissant, parce que ce dont la société a besoin, c’est de vivre des moments de communion collective, de joie et de rencontres autour des valeurs portées par le rugby. Seul un événement sportif majeur peut apporter cela. Notre mission et notre raison d’être, c’est donc cela : organiser des grands moments d’émotion collective.

«  Nous avons sondé les Français sur ce que la Coupe du Monde de Rugby représentait pour eux. Deux mots sont ressortis : la fête et la fraternité. Nous en avons fait notre fil rouge : nous voulons célébrer toutes les fraternités. »

Autres articles

Entretien avec Cyrille Bret et Florent Parmentier

Guerre en Ukraine, deux ans plus tard…

Point d’étape sur la guerre en Ukraine avec Cyrille Bret, chercheur associé à l’Institut Jacques Delors, et Florent Parmentier, chercheur associé au centre de géopolitique de HEC et au Centre Grande Europe de l’Institut Jacques Delors.

Lire l'article

Amel Kefif : « Il est essentiel d’encourager les jeunes filles à poursuivre des carrières scientifiques »

Dans une société où la parité hommes-femmes reste un objectif à atteindre dans les filières scientifiques, techniques, technologiques et d’ingénierie, des associations telles qu’Elles bougent (association loi de 1901 créée en 2005) jouent un rôle essentiel. Rencontre avec Amel Kefif, directrice générale, qui nous éclaire sur les missions et les actions de cette organisation, dont chaque action représente un pas de plus vers un avenir plus inclusif.

Lire l'article

« Nous vivons un moment unique de convergence des syndicats agricoles »

Professeur, auteur et expert en stratégies agricoles, Xavier Hollandts enseigne à KEDGE Business School à Bordeaux. Il s’intéresse l’adaptation des stratégies et des trajectoires mises en place par les agriculteurs pour développer leurs exploitations dans le contexte actuel. Face à la crise agricole qui secoue la France, il décrypte les enjeux de ses différents acteurs et esquisse les visages possibles de l’agriculture de demain.

Lire l'article