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16.05.23

Emmanuelle Perez Tisserant : l’Amérique en frontières

       Maîtresse de conférence en Histoire à l'université de Toulouse, Emmanuelle Perez-Tisserant est spécialiste de l'histoire de l'Amérique du Nord, plus particulièrement du XIXe siècle, et étudie la transformation des politiques hispano-mexicaines, indigènes et américaines après les révolutions du tournant du XVIIIe au XIXe siècle. Elle revient sur l’histoire et l’actualité tourmentées de la frontière États-Unis – Mexique.

Crédit photo : Céline Gaille 

Pour certains auteurs et historiens américains, la frontière n’est pas la simple séparation de deux États, mais recouvre une notion plus large, pourriez-vous nous l’expliquer ?

Il faut comprendre que la notion de frontière a pu être différente pour les Américains dans l’histoire, de celle des Européens mais aussi des Américains d’aujourd’hui.

Parmi les auteurs de référence, Frédéric Jackson Turner qui publie en 1893 un essai, « The Significance of the Frontier in American History » dans lequel il explique que l’expérience de la frontière est un des principaux facteurs ayant façonné le caractère et l’histoire de la nation américaine.

Selon lui, la construction des frontières, l’avancée vers l’Ouest, ont influencé la psyché collective et encouragé l’individualisme, l’innovation et la démocratie. En effet, les pionniers qui se sont aventurés sur la frontière Ouest fuyaient pour partie l’oppression, la pauvreté, et étaient en quête d’indépendance. En se confrontant à des défis immenses, comme la conquête des terres, leur exploitation, la lutte contre les peuples autochtones, ils ont développé des compétences pratiques, une capacité d’adaptation et un esprit d’entreprise.

La frontière aurait créé un sentiment de mouvement perpétuel, favorisant une culture de l’égalité et de l’ouverture d’esprit, en opposition aux hiérarchies rigides et aux traditions sociales des anciennes colonies de l’Est, plus européennes. La frontière américaine n’est pas une limite séparant des États, mais plutôt un lieu, propice à l’expérimentation. Une attitude novatrice et démocratique qui aurait finalement influencé la politique américaine, y compris la lutte pour l’abolition de l’esclavage et la reconnaissance des droits civils.

Dans une autre perspective, Thomas Jefferson, l’un des pères fondateurs des États-Unis, considérait que la frontière était essentielle pour la réussite de la démocratie américaine. Selon lui, l’expansion territoriale permettait aux Américains de s’installer sur de nouvelles terres, de s’enrichir et de devenir des citoyens autonomes, indépendants et responsables. En d’autres termes, la frontière était vue comme une opportunité de devenir un citoyen à part entière et de participer pleinement à la vie démocratique du pays.

Si l’on se réfère à John F. Kennedy, la frontière avait encore une autre signification. Dans son discours d’investiture en 1961, Kennedy a utilisé le terme de « frontière nouvelle » pour décrire les défis auxquels les États-Unis étaient confrontés tels que la pauvreté, la discrimination raciale, la guerre froide et la course à l’espace. Des défis qui selon lui nécessitaient un engagement similaire à celui de la conquête de l’Ouest, à laquelle il se réfère, où les Américains avaient fait preuve d’une grande détermination pour surmonter les obstacles qui se dressaient sur leur chemin.

On le voit, la représentation de la frontière comme une conquête est marquée par une forte dimension mythique, qui tient du « roman national ». Mais celle-ci n’est forcément que partielle, ne tenant notamment pas compte du rôle déterminant de l’État via son armée, ou ses subventions au compagnies ferroviaires.

Elle est aussi questionnable car euro et ethnocentrée : les Amérindiens qui sont associés à la nature sauvage ne sont là que pour valoriser les Européens et doivent constamment être balayés. Elle masque aussi le fait qu’une partie de cette conquête a été entreprise par les sudistes pour étendre les plantations cotonnières avec les esclaves.

La fixation de la frontière américano-mexicaine est le produit d’un long processus historique, quelles en sont les grandes étapes ?

Il y a un premier traité en 1819, alors que le Mexique n’est pas encore indépendant, signé entre l’Espagne et les États-Unis.

Par la suite, le Texas, devenu mexicain, va être peuplé par de nombreux colons américains, venus pour exploiter ses ressources, et développer notamment la culture du coton, qui apporteront dans leur cortège des esclaves. Ces colons s’opposeront au gouvernement en place à Mexico, craignant un pouvoir centraliste et abolitionniste. En 1836, à la suite de la fameuse bataille d’El Alamo, le Texas se séparera du Mexique et deviendra indépendant, pendant presque dix ans, avant de rejoindre la fédération des États-Unis en 1845.

Du fait de conflits sur la question du Texas et de sa frontière et dans un moment nationaliste, les Etats-Unis déclarent la guerre au Mexique en 1846. Ce dernier capitule en février 1848 après l’occupation de Mexico par les forces américaines et signe le traité de Guadeloupe Hidalgo. Le pays cède alors le Texas, la Californie, l’Utah, le Nevada, le Colorado, le Wyoming, le Nouveau-Mexique, et l’Arizona, qui représentent 55% de son territoire.

Une autre évolution de la frontière a lieu en 1853, avec le traité de Gadsden fixant les frontières entre les États-Unis et le Mexique dans la région de la Sonora et de l’Arizona.

« Il y a toujours eu des circulations de part et d'autre de la frontière, avant même que celle-ci ne soit bornée à la fin du XIXᵉ siècle. »

Au-delà des conflits territoriaux, comment se sont développés la zone frontalière et les flux migratoires ?

Il est important de comprendre qu’il y a toujours eu des circulations de part et d’autre de la frontière, avant même que celle-ci ne soit bornée à la fin du XIXᵉ siècle. Les circulations étaient plus courantes dans les zones d’élevage, alors que les ranchs s’étendaient de part et d’autre de la frontière.

Aussi, les Apaches étaient très actifs et circulaient librement. Au temps où le Mexique était abolitionniste, beaucoup d’esclaves noirs américains s’y échappaient en quête de liberté. Les troubles politiques du Mexique, tels que la guerre de la Réforme, l’intervention française et la révolution, ont également créé un certain nombre d’exils, les populations déplacées se sont réfugiées au nord de la frontière.

Au-delà des personnes, la stabilisation de la frontière a été aidée par le développement du commerce. Les limites ont commencé à se fixer avec l’arrivée du train notamment, et lorsque la période d’industrialisation a commencé, l’État a voulu contrôler le commerce en taxant les biens et produits. Des postes de douane ont été installés, certaines villes sont devenues des lieux de correspondances et des nœuds ferroviaires.

Au XIXᵉ siècle, il y a eu également l’encouragement d’investissements étasuniens au Mexique. Les investisseurs venaient pour vendre du coton, réalisaient des investissements miniers, notamment favorisés par le système politique autoritaire de Porfirio Diaz.

Pendant la Première Guerre mondiale, débutent véritablement des flux migratoires de travailleurs. Les Mexicains sont alors perçus comme une main d’œuvre temporaire, sans vocation à s’installer durablement aux USA. Pendant la Grande dépression, ils sont largement renvoyés au Mexique, dans un moment de fermeture de l’immigration aux États-Unis qui durera entre 1920 et 1960.

Comment se creuse alors la divergence de développement économique entre le Mexique et les États-Unis ?

Elle a commencé à se produire à la fin du XIXe siècle, lorsque les États-Unis entrent dans la période d’industrialisation, et a été influencée par l’évolution de la doctrine Monroe.

Elle a créé une complémentarité économique entre les deux pays, le Mexique fournissait des matières premières et de la main-d’œuvre pour l’agriculture tandis que les États-Unis devenaient une puissance industrielle.

Les investissements américains au Mexique sont dirigés vers l’extraction les ressources du pays et leur exploitation grâce avec leur expertise scientifique et technique.

Il s’agit d’une complémentarité qui a été entretenue, et doublée de l’instabilité politique et des interventions étrangères, ont entravé le développement économique du Mexique.

Aujourd’hui les maquiladoras en sont une illustration, avec des filiales de firmes étrangères installées le long de la frontière nord du Mexique bénéficiant d’exonérations fiscales à l’importation.

Cette frontière a été au cœur de l’élection présidentielle américaine de 2016, avec la promesse de Donald Trump de « Build that wall ». A-t-il réussi sa construction, et le projet est-il à l’arrêt depuis l’élection de Joe Biden ?

C’est vrai que « le mur » a été une question centrale de la campagne de Donald Trump, qui a utilisé le sujet de l’immigration mexicaine, présentant les Mexicains comme des criminels pour galvaniser sa base.

Mais il faut rappeler qu’il ne s’agit pas d’un sujet nouveau, des tronçons de barrières avait déjà été construits par des administrations précédentes, notamment lors des présidences de Georges W. Bush, dans le cadre de la « guerre contre la drogue ». Il y a aussi eu une criminalisation de l’immigration, à travers la « guerre contre le terrorisme ».

Dans les faits, Donald Trump a eu du mal à faire voter un budget pour financer le mur, et seulement 80 km de portion véritablement nouvelle ont été construits durant son mandat, sur une frontière de près de 5000 km.

Il y a un vrai enjeu de communication autour de la frontière, par toutes les familles politiques. Joe Biden, élu, a symboliquement annoncé la fin de la construction du mur, mais a fini par accepter, à la demande de gouverneurs locaux ou des administrations ministérielles qu’il y avait certaines portions stratégiques où il fallait exercer une certaine surveillance.

Au sujet de son efficacité, il s’agit selon moi d’un outil politique pour tranquilliser les opinions publiques locales, sans résoudre la problématique de flux migratoires illégaux à long terme.

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