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25.05.23

Ange Ansour, la méthode scientifique comme école de l’émancipation 

       Ancienne traductrice au Quai d’Orsay puis institutrice en zone d’éducation prioritaire, Ange Ansour est cofondatrice et directrice de l’Association française pour l’éducation et la recherche (AFPER) et des Savanturiers - École de la Recherche. Né au Learning Planet Institute, ce programme éducatif mobilise et fédère les communautés éducatives et scientifiques pour co-créer un modèle d'éducation par la recherche en vue de relever les défis de l’Anthropocène et leur impact sur la terre et l’humanité. Rencontre.

Vous avez créé les Savanturiers en 2013, un programme éducatif dont la mission est d’initier les élèves de la maternelle au lycée aux enjeux et méthodes de la recherche. Quel a été le moteur de ce projet ?

Ce projet, cofondé avec François Taddei, est né de plusieurs ambitions. Le Learning Planet Institute (ex-Centre de recherches interdisciplinaires – CRI) souhaitait à l’origine prouver que les enfants étaient capables de mener des recherches scientifiques et d’obtenir des résultats inédits. De mon côté, l’ambition était de travailler sur l’efficacité de l’apprentissage et le développement de l’esprit critique et scientifique des enfants en les initiant dès le plus jeune âge à la fabrique des savoirs. Beaucoup d’enfants sont éloignés du monde des savoirs et doivent disposer des clés de compréhension nécessaires pour faire confiance à leur manuel scolaire, comprendre le rôle de l’école, différencier un savoir d’une information… À l’ère des défis climatiques, éducatifs, numériques et sanitaires, il est d’autant plus crucial qu’ils puissent délibérer grâce à des fondements scientifiques et arbitrer avec humanisme. Comment voulons-nous qu’ils deviennent des citoyens éclairés sans alphabétisation scientifique qui permette de comprendre les enjeux complexes, les méthodes et l’éthique des savoirs ?

En quoi la démarche scientifique permet-elle justement de développer son esprit critique et de devenir des “citoyens éclairés” ?

L’esprit critique n’est pas un isolat que l’on peut enseigner avec un cahier d’exercices. Tout l’enjeu de notre approche pédagogique est de transmettre des mécanismes scientifiques de pensée pour interroger les savoirs et le monde. Nous transformons ainsi les classes en mini-laboratoires, pour travailler ensemble sur des situations concrètes en vue de répondre à une question, à un besoin ou bien surmonter un obstacle. Ceci demande de connaître les concepts et les outils de recherche scientifique – savoir ce qu’est une hypothèse provisoire ou définitive , de valider ou d’invalider un présupposé, de comprendre le cheminement de la pensée… Nous invitons ainsi les enfants à écouter un exposé, retracer les différents arguments présentés, enquêter, lire, se renseigner… mais aussi à rendre compte de leurs résultats avec éthique, comme tout chercheur. Cette notion d’éthique du savoir est primordiale à l’heure où le climatoscepticisme gagne du terrain. À partir des mêmes résultats scientifiques du GIEC, on peut par exemple être tentés par un gouvernement par la peur, par le repli sur soi, par la violence, ou bien au contraire faire des choix humanistes, favorables à autrui, solidaires.

Nous déployons cette approche à l’école de la maternelle jusqu’au lycée, via des programmes scolaires et des outils à destination des enseignants, mais également en dehors de l’école. Nous avons développé des ateliers d’initiation et des science camps sur les campus d’université pour permettre aux adolescents de découvrir in situ les domaines d’étude des facultés, mais également de manipuler et d’expérimenter aux côtés d’ingénieurs et de chercheurs dans des laboratoires. C’est un format très stimulant pour les jeunes qui permet, en plus de les sensibiliser à la recherche scientifique, de démocratiser l’accès à l’université et de donner de premières pistes d’orientation professionnelle.

Chaque année en France, environ 80 000 jeunes quittent le système scolaire sans qualification, une réalité accentuée par les confinements successifs liés à la crise sanitaire. Quel constat tirez-vous de l’école à l’heure actuelle ? A-t-elle encore les moyens de remplir son rôle ?

Toutes les enquêtes nationales et internationales le prouvent : l’école française est malheureusement parmi les plus inégalitaires de l’OCDE. Mais elle souffre d’un mal plus profond encore car elle est devenue inefficace, notamment en maths et en sciences. Ce constat est alarmant car le capital culturel des familles commence à ne plus compenser les insuffisances éducatives : nous sommes passés de 11% d’élèves performants en mathématiques à 4%. C’est un réel effondrement qui en dit long sur l’état de notre école.

Je ne souhaite pas nourrir la défiance envers la notion de méritocratie ou laisser dire que les enseignants ne font pas leur travail, c’est faux. Beaucoup d’enfants sont sauvés, les enseignants sont dévoués, l’école remplit son rôle comme elle peut, mais il est temps de faire un audit. Le problème est bien entendu multifactoriel – nous avons besoin de formations, d’une meilleure valorisation salariale du métier de professeur, de croire au mythe du savoir… Ce n’est pas un problème propre à l’école, car elle  est le reflet de la société, la responsabilité est donc collective. Nous tous, éducateurs, avons une partition à jouer au-delà de l’école auprès de cette génération anthropocène. Il est de notre rôle de réenchanter les savoirs pour être en quelque sorte les “hussards verts” de la planète. 

« Il est de notre rôle de réenchanter les savoirs pour être en quelque sorte les “hussards verts” de la planète. »

Vous êtes en effet spécialiste de l’éducation en Anthropocène. Observez-vous parmi vos publics scolaires une “éco-anxiété” grandissante face à la crise climatique ?

Le terme “éco-anxiété” est devenu omniprésent et galvaudé. L’éco-anxiété existe bien entendu, mais on observe aussi d’autres formes : l’éco-colère, l’éco-conscience, l’éco-responsabilité. Les adolescents engagés dans des actions collectives, en colère contre l’inaction ambiante, s’en sortent car ils luttent pour une forme d’émancipation, pour leurs droits. À l’AFPER, nous nous situons dans un autre récit que celui de l’éco-anxiété pour les jeunes : celui des émancipations de l’humanité par le savoir. C’est avec la colère, l’intelligence, la raison, l’utilisation des forces collectives, que nous pouvons comprendre les crises et agir pour s’en émanciper. Nous avons aujourd’hui une nouvelle lutte, d’ordre écologique. L’anthropocène nous invite à chercher des solutions pluridisciplinaires pour relever les défis contemporains. L’enjeu est ensuite de savoir quelle alphabétisation climatique est nécessaire. Que doit-on savoir pour agir ? Quel est l’état de la connaissance chez les populations ? Et à un niveau plus macro : quelle finalité pour l’école ? Qu’est-ce qu’apprendre aujourd’hui ? Quelle responsabilité pour les enseignants ? Quelle posture éthique adopter face aux jeunes ? Il nous faut trouver un récit commun.

« C’est avec la colère, l’intelligence, la raison, l’utilisation des forces collectives, que nous pouvons comprendre les crises et agir pour s’en émanciper. »

Êtes-vous inquiète du rapport des élèves à l’information, aux médias ? Avez-vous développé des programmes d’éducation spécifiques ?

Nous n’avons pas de programme directement dédié à l’éducation aux médias, d’autres organismes le font déjà très bien et nous considérons que ces programmes isolés sont insuffisants. Tout le travail des Savanturiers est d’orienter les enfants dans la compréhension des enjeux qui sous-tendent la production d’un savoir, d’une information. Nous les incitons à s’interroger constamment : l’information a-t-elle été vérifiée ? Est-ce de première ou de seconde source ? À nommer les supports pour savoir d’où l’on part : est-ce un média, un manuel, de la littérature de vulgarisation ? Il faut un réel travail sur les statuts de la connaissance. L’école n’est pas un lieu de catéchisme où l’on apprend ce qui est bien ou mal, mais un lieu de réflexion où l’on se constitue une opinion par rapport à un ensemble de données et de savoirs.

Que pensez-vous de l’état actuel du débat public ? Donne-t-on selon vous suffisamment la parole aux scientifiques dans la sphère publique, dans les médias ?

Il y a un manque massif de connaissances scientifiques au sein de la population française. Cette peur collective des vaccins perceptible pendant la pandémie met en évidence une méconnaissance totale de la méthodologie scientifique. Je trouve que cette ignorance des enjeux scientifiques se répercute aussi dans les débats, autour de la réforme des retraites par exemple. Comment peut-on faire abstraction du défi climatique et de ses répercussions lorsque l’on débat sur l’avenir de nos retraites ? Ignorer l’impact que le climat aura sur nos hôpitaux, l’école, notre protection sociale, est le signe d’un inquiétant aveuglement scientifique.

Pourtant, les climatologues, les scientifiques sont sortis de leurs laboratoires ; ils s’expriment désormais dans les médias, dans le débat public pour exposer les faits, transmettre leurs savoirs. Quoiqu’on en pense, les limites des ressources planétaires, l’effondrement de la biodiversité, la sécheresse, ne sont pas des débats d’opinion : les faits se fichent de ce que l’on pense. Il faut ramener le débat sur le climat à sa réalité scientifique. Mais les besoins de pédagogie sont immenses, car si les scientifiques s’expriment de plus en plus, cela ne signifie pas que nous avons les outils pour comprendre et en faire quelque chose. On ne pourra pas faire l’économie d’une pédagogie massive, à destination de tout le monde, enfants comme adultes.

C’est aussi le projet que nous souhaitons mener avec la création d’une pépinière de jeunes “Génération Anthropocène”, afin de créer davantage de passerelles entre le monde des savoirs et la société civile, notamment en développant davantage nos science camps. Il faut donner les moyens aux jeunes de relever les défis qui bouleversent notre planète. Et comme le disait si bien l’historien Patrick Boucheron, en conclusion de sa leçon inaugurale au Collège de France : «Pourquoi se donner la peine d’enseigner sinon, précisément, pour convaincre les plus jeunes qu’ils n’arrivent jamais trop tard?». C’est là toute notre mission en tant qu’enseignants.

« Il faut donner les moyens aux jeunes de relever les défis qui bouleversent notre planète. »

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