10.01.24

Virginie Ehrlacher : « Ouvrons grandes les portes des maths aux femmes »

       Les derniers résultats de l'enquête PISA révèlent une baisse historique du niveau en mathématiques des élèves âgés de 15 ans en France. Virginie Ehrlacher, chercheuse au laboratoire Cermics de l'École des Ponts Paris Tech et membre de l'Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (INRIA), partage son éclairage sur ce phénomène. L'experte met en lumière les défis et les initiatives visant à susciter l'intérêt des jeunes, notamment des filles, pour cette discipline.

Quels facteurs influent selon vous sur le niveau des élèves en mathématiques en France ?

L’introduction de plus en plus tardive des mathématiques dans le cursus scolaire a entraîné une diminution de la maîtrise de cette discipline chez les élèves. Cette évolution s’accompagne d’une moindre implication des parents dans le suivi scolaire de leurs enfants (phénomène potentiellement accentué par la crise sanitaire de la Covid-19), comme le soulignent les résultats de la récente enquête PISA.

La réforme Blanquer se présente également comme un élément contribuant à la baisse du taux de jeunes filles s’orientant vers des cursus où le nombre d’heures de mathématiques enseigné est important. En imposant aux élèves le choix de matières spécifiques dès la première, une appréhension naît chez ces derniers, particulièrement les jeunes filles, redoutant de se spécialiser prématurément dans un domaine où ils ou elles craignent de ne pas être suffisamment performantes.

L’enquête PISA pointe aussi vers un autre aspect essentiel : les élèves obtenant de meilleurs résultats sont ceux qui bénéficient d’un soutien important de leurs enseignants (qui par ailleurs sont de moins en moins nombreux).

Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels les enseignants sont confrontés aujourd’hui ?

La profession d’enseignant est aujourd’hui moins attrayante qu’il y a 30 ans en raison des salaires relativement bas. La reconnaissance sociale liée au statut d’enseignant a également diminué en France, par rapport à d’autres pays tels que le Japon (et d’autres nations asiatiques). Certains de mes collègues, impliqués dans la tenue des oraux de l’agrégation en mathématiques, ont noté le nombre limité de candidats se présentant à cet examen. Le niveau requis pour réussir ce concours est étonnamment bas. Si nous disposons de moins en moins d’enseignants passionnés par leur discipline, il sera alors naturellement plus difficile de susciter l’intérêt des élèves pour cette filière.

« Les jeunes filles se montrent réticentes à l’idée de s'engager dans un domaine où les hommes prédominent, en redoutant d'être l'exception dans leur classe. »

Comment percevez-vous la tendance croissante des filles à délaisser cette filière ?

La crainte de l’échec semble être une préoccupation majeure chez les filles. Une élève m’a déjà confié : « Les mathématiques ne sont pas faites pour les filles, j’ai peur que ce soit trop difficile ». Elles se montrent réticentes à l’idée de s’engager dans un domaine où les hommes prédominent, en redoutant d’être l’exception dans leur classe.

Avez-vous des exemples d’initiatives réussies visant à promouvoir l’intérêt des jeunes pour les mathématiques ?

Le concept « Newton Room » mis en place à Melun (Seine-et-Marne) est un exemple fructueux. Ce projet éducatif innovant permet aux élèves de participer à des modules interactifs, tels que le développement d’un simulateur d’avion. À travers ces ateliers, diverses notions mathématiques sont enseignées. Cette approche pédagogique est essentielle. Il serait d’ailleurs pertinent d’initier les élèves plus tôt aux applications concrètes des mathématiques dans la vie quotidienne, en leur présentant les diverses carrières auxquelles ce domaine peut conduire. Pour ma part, j’ai pris conscience de cela tardivement dans mon cursus, malgré mon attrait précoce pour les mathématiques et la qualité de mes enseignants.

D’autres initiatives, déployées dans les métropoles françaises, permettent aux jeunes intéressés par les mathématiques de participer à divers projets sur un week-end. Au cours de ces événements, des chercheurs interviennent pour expliquer leur métier, présenter les débouchés des mathématiques et partager leurs expériences.

La méthode de Singapour (proposée par Gabriel Attal), quant à elle, se présente aussi comme une initiative intéressante. Elle encourage par exemple la manipulation d’objets concrets pour aider les enfants à mieux comprendre des concepts abstraits, comme les quantités. Cette méthodologie offre une compréhension plus tangible et accessible aux plus jeunes.

Quel message souhaiteriez-vous transmettre aux jeunes générations ?

Les conclusions tirées de l’enquête PISA mettent en lumière un défi crucial. Si le désintérêt des élèves pour les mathématiques persiste, le nombre d’enseignants (et d’autres professionnels dans le domaine des mathématiques) pourrait diminuer davantage. À moins d’une correction significative de cette tendance, notre pays est susceptible de connaître une détérioration du niveau en mathématiques au-delà des élèves de 15 ans.

Les nouvelles générations, particulièrement les jeunes filles, n’ont aucune raison de craindre de s’orienter vers cette filière, surtout si elles ont un penchant pour cette discipline. De par mon expérience personnelle, bien que j’aie souvent évolué dans des milieux où les femmes sont moins représentées, cela n’a jamais été un obstacle, à aucun stade de mon parcours. Les mathématiques offrent de nombreux débouchés et les femmes ont toute leur place dans ce domaine !

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